L’affreuse doctrine PDF

Jean d’Ormesson ayant été élu par l’Académie française à la place vacante par la mort de M. J’aurais mauvaise grâce à m’étonner de ces variations qui vous sont parfois reprochées puisque c’est à elles que je dois d’l’affreuse doctrine PDF d’être aujourd’hui parmi vous. Valincour succède à Racine, Gros de Boze à Fénelon et Châteaubrun à Montesquieu.


Notre époque croit à l’opinion publique, au libre arbitre, et à l’existence d’une relation de causalité entre les représentations et les comportements ; mais elle admet aussi l’inconséquence des individus. Ces façons d’envisager le rapport entre les croyances et les conduites doivent beaucoup aux débats du XVIIIe siècle sur les effets supposés des ouvrages philosophiques. À cet égard, le cas du matérialisme est exemplaire. Présenté par ses contempteurs comme un monstre, une affreuse doctrine, un attentat contre les autorités, il est accusé d’être la cause cachée de la corruption des moeurs. C’est la thèse de l’avocat général Joly de Fleury, qui dénonce, en 1760, l’existence d’une « société formée pour soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour inspirer l’indépendance, et nourrir la corruption des moeurs ». De son côté, Rousseau s’inquiète de la tendance des penseurs de son temps à « matérialiser toutes les opérations de l’âme ». Cette situation est d’autant plus étonnante qu’au début du siècle le terme matérialisme était encore très rare. Que s’est-il passé ? Que cachent ces accusations ? D’après la Lettre au R. P. Berthier sur le matérialisme (1759), dont on trouvera ici le texte, accompagné d une brève étude bibliographique par Claudette Fortuny, ces réactions excessives trahissent l’instrumentalisation de cette doctrine par différents groupes de pression. Mais les stratégies mises en oeuvre par les champions de l’ordre établi et les avocats des différents courants du christianisme ont aussi pour effet de confirmer l’importance des questions agitées par ceux qu’ils nomment les philosophes, et qui ont en commun d’interroger le système de valeurs dominant, ouvrant ainsi la voie à une réforme de la société. Soupçonné d’être à la tête de ce groupe, Diderot avait déjà compris que les m urs étaient précisément ce qu’il fallait penser. Ce livre, sensiblement augmenté par rapport à la version parue sous le titre L’Ordre des moeurs (Kimé, 1996), révèle le rôle crucial joué par les disputes sur la nature des moeurs dans l’émergence du phénomène des Lumières. Il constitue aussi une contribution importante au débat actuel sur la formation des individus et de l opinion publique.

Voilà que, fidèle sans doute à l’esprit d’alternance de ces exercices en dents de scie, j’occupe à mon tour le fauteuil de Jules Romains. Un soir d’octobre 1903, deux jeunes gens de dix-huit ans sortaient de la Khâgne du lycée Condorcet où ils préparaient le concours d’entrée de l’École normale supérieure. Ils étaient amis, et l’amitié jouait un grand rôle dans l’image qu’ils se faisaient de leur vie. Ils découvraient ensemble, à travers trois ou quatre littératures, le génie poétique d’Homère ou d’Hugo, de Dante ou de Cervantès, de Shakespeare ou de Goethe. Ce n’est pas un cas isolé.

D’où pouvaient bien surgir chez notre Khâgneux de Condorcet les racines de cette crise à la fois mystique et rationnelle ? Comment ne pas nous tourner d’abord, pour tâcher de mieux les comprendre, du côté du couple fameux de l’hérédité et du milieu ? Le pays natal, pour Jules Romains, il est permis de le dire double : c’est le Velay et c’est Paris. Voulez-vous vous souvenir des deux personnages centraux des Hommes de Bonne Volonté ?

Il nous faut remonter ici encore un peu plus loin dans ce roman des origines qui est aussi, en même temps, origine du roman, dans cette poésie des origines qui est toujours, avec évidence, origine de la poésie. Arrêtons-nous un instant à cette date de 1885. Dans une histoire littéraire aussi éclatante que celle qui, du traité de Verdun à nos jours, s’exprime à travers cet instrument admirable, à la fois délicat et indestructible, toujours menacé et toujours vainqueur, de la langue française toutes les générations ne sont pas égales en richesse et en splendeur. La famille de sa mère, Marie Richier, était paysanne aussi loin que l’on pût remonter.